LETTRE DE NOËL 2018

Revenir à la source de notre vie consacrée

Soeur Cécile MARION

cnd-csa
Supérieure Générale

Chères Soeurs ,

Au coeur de notre vie consacrée, il y a un premier appel qui nous a entrainées jusqu’à prononcer des voeux.
Rappelons-nous l’heure où le Seigneur a fait irruption dans notre vie, l’heure où nous sommes tombées de notre cheval, comme Saint Paul, avec nos certitudes et peut-être même nos prétentions. Notre aptitude à nous laisser dérouter est le premier pas de l’aventure spirituelle.
L’heure où « aussitôt », comme les premiers apôtres, sans calcul, nous avons laissé notre barque et ses filets, notre famille – nos soeurs aînées ont su ce qu’il en coûtait de lui dire à-Dieu sans retour – nos programmations et nos assurances…
L’heure où, d’évidence, nous étions prises tout entières et où il était « notre amour entier ».
Et aujourd’hui ? Où en sommes-nous sur le chemin de conversion que l’appel du Seigneur a ouvert devant nous ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit : notre vocation est aussi notre conversion. « Nos vocations sont un appel d’amour pour aimer ». Où en sommes-nous de cette promesse faite de tout donner, par voeux, de pauvreté, de chasteté, d’obéissance, pour suivre Jésus-Christ de plus près, l’imiter, lui ressembler ?

Si nous ne voulons pas nous payer de mots, oublier ou diluer notre engagement dans l’agitation des jours, nous devons revenir sans cesse à « notre source » qui est aussi notre paix.

  • ­ Revenir à ce que Thomas – cet incrédule qui nous fait du bien ! – a expérimenté : seule la rencontre personnelle avec le Seigneur ressuscité compte. Seule l’expérience intérieure de sa miséricorde nous convertit. Thomas a besoin de toucher pour être touché. Il faut que le Ressuscité lui tienne la main pour qu’il « comprenne la valeur de son âme et voie combien est profonde la miséricorde divine » (Charles Borromée ; Homélie dans la cathédrale de Milan du 23 mars 1584).
    C’est ainsi que nous devons ouvrir le livre : « Ce livre qui est le corps du Christ, savez-vous comment on devrait le lire ? Il faudrait que cette lecture nous émeuve à ce point que nous ressentions dans notre chair toutes les tortures que le Seigneur a ressenties dans la sienne…Toutes ces plaies sont en effet autant d’ouvertures par lesquelles le Seigneur veut que nous entrions si nous voulons vraiment lire. » (Id)

  • ­ Revenir aussi à Bethléem, « la maison du pain » : le Seigneur est né là pour que l’humanité soit pour toujours son pain, et pour qu’Il devienne chaque jour notre pain.
    « La Parole de Dieu me raconte un Dieu qui décide, gratuitement, par pur amour, de venir s’asseoir à la table de mon existence. De toute existence, pour la partager ».
    « Vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire » (Lc 2, 12). « C’est le signe de toujours pour trouver Jésus. Non seulement alors mais aujourd’hui. La simplicité fragile d’un nouveau-né (…) Il n’apparaît pas dans la salle noble d’un palais royal, mais dans la pauvreté d’une étable. Il n’est pas dans les fastes de l’apparence, mais dans la simplicité de la vie. Il n’est pas dans le pouvoir, mais dans une petitesse qui surprend. Et pour le rencontrer il faut aller là où il se tient : il faut s’incliner, s’abaisser, se faire petit (…) Retrouver dans la simplicité du Dieu-enfant la paix, la joie, le sens lumineux de la vie . »

    ‘Dieu a tellement aimé le monde’ (Jn 3, 16).

Alors, à partir de cette source, nous pouvons nous interroger sans crainte sur quelques points que les CGE, les sessions internationales (Formatrices, Fondateurs, Economes, Juniorat, etc.), les visites dans les différents pays, ont mis en évidence. Ce sont aujourd’hui des appels pour notre vie de consacrées.

  1. Le préjugé favorable, l’attitude bienveillante à priori (« être disposée à sauver la proposition du prochain » selon l’expression d’Ignace de Loyola ; « interpréter toute chose en bon sens » dira Pierre Fourier dans sa lettre du 20 décembre 1624).
    Nous l’éprouvons dans l’accueil des personnes, des événements ; mais aussi dans l’accueil des appels de la Congrégation, dans la réception des textes d’orientations ou de décisions des Chapitres, des Assemblées vicariales, des Conseils…
    Le préjugé favorable n’annule pas le sain esprit critique, il l’exerce dans un contexte d’accueil favorable. Même la critique qui fait mal peut être accueillie comme une part de vérité.
    Attitude proche de ce que la Bible appelle la « bénédiction » et qui nous donne de bénir plutôt que de maudire ou de jalouser, ces « pestes » de la vie communautaire comme les appelle Pierre Fourier.

  2. La formation initiale et la formation permanente. « Dis-moi quelle est ta formation permanente et je te dirai quelle est ta formation initiale ! ». Le travail fait autour de la formation initiale (Référentiel F.I.), nous renvoie à la formation permanente comme à une même priorité et nécessité :
    1. Le passage du noviciat canonique au noviciat apostolique, avec la découverte de « la vie comme elle est », est parfois vécu comme un désenchantement, un retour au « réel » qui met à mal l’idéal que nous avions de la vie religieuse.
    2. La période qui suit la profession perpétuelle est aussi celle des « eaux mêlées » où, insidieusement, se glisse la tentation d’oublier les voeux prononcés, de « récupérer » ce que l’on avait donné sans retour. Il nous arrive alors de préférer à la mission reçue notre « réussite » personnelle ; à l’obéissance, notre « droit » de faire ce que nous voulons, souvent au nom de la liberté augustinienne ; à la pauvreté, la thésaurisation de ce que nous recevons (salaire, dons de notre famille ou de nos amis, etc.)
      Dans tous ces cas de figure, nous ne vivons pas ce que nous professons : nous ne jouons plus le jeu, nous nous mettons hors-jeu.

    Si la vie religieuse est un témoignage – et non un costume –, alors nous devons être prêtes à ce long processus d’intégration. Il ne peut venir que d’une disposition intérieure à nous laisser travailler par la Parole de Dieu et par l’interpellation de nos soeurs. Car c’est bien ce compagnonnage que nous avons choisi. Chaque jour, il nous remet à l’écoute de la Parole et nous rappelle l’inspiration augustinienne de notre spiritualité : la construction de la communauté fraternelle comme priorité et premier lieu de l’autorité.

    Rien n’est donc joué au terme de la formation initiale, au contraire : « C’est aujourd’hui que ça commence ! » me disait une soeur de 80 ans, pleine de sagesse et d’encouragement pour la novice que j’étais.
    « La formation permanente naît de la conscience de notre faiblesse, de la connaissance de nos limites ». « Elle n’est pas une simple mise à jour. Elle coïncide avec la seconde conversion qui s’impose à des moments décisifs de la vie. Elle est une attitude continuelle d’écoute. Chacun est appelé à se laisser toucher, éduquer, provoquer, éclairer par la vie et par l’histoire, par ce qu’il annonce et célèbre, par les pauvres et par les exclus, par les proches et par ceux qui sont loin. Cela signifie former un coeur libre d’apprendre de l’histoire de chaque jour, pendant toute la vie, dans le style du Christ, pour se mettre au service de tous ».
    La formation permanente naît de la nécessité d’un vrai discernement : « Quand il n’y a pas de discernement, il y a de la rigidité et l’on est incapable d’avancer ». Cela suppose « l’humilité d’être accompagné, de se confronter à quelqu’un d’autre, un guide capable d’écouter et de donner des orientations ». « Pour discerner, il faut entrer en exercices, il faut s’examiner. Il faut toujours commencer par soi-même ».
    La formation permanente nous renvoie à l’humilité de ne pas « mener notre vie seule », sans recours à un accompagnement. Une vie vraiment « reliée », non une vie autosuffisante.

  3. Les voeux.
    Revenir à la source, à l’heure de notre premier appel, c’est retrouver le sens de nos voeux comme celui d’une « alliance nue : je t’aime, tu m’aimes » ; comme celui d’un « lien qui donne à l’homme sa Karl Rahner – « Sur la profession religieuse »liberté véritable ».
    Accepter de nous laisser surprendre à nouveau – quitte à retomber de notre cheval ! – et retrouver la vraie paix, celle de la rencontre, non celle de nos combats ou de nos ivresses, finalement toujours désespérants.

    C’est cette rencontre qui nous envoie vers le frère, la soeur, que nous nous engageons à servir. « Le frère que tu n’aimes pas, tu ne le vois pas ; si tu le voyais en vérité, tu l’aimerais (…) Ce qui protège l’homme le dérobe à la lumière. Mais l’oeil de l’amour perce les murailles. Un jour, je traversai le poste frontière pour me rendre à Gamla ; Lévi était assis à son bureau. Je l’ai regardé et il a accepté d’être vu. Depuis, la brèche grandit. Même à toi, désormais, sa splendeur sera visible ».
    « Le Dieu d’amour crée en toi des entrailles de miséricorde. Tu as mal là où tu refuses. Mais il ne pourrait le faire si, au plus profond de toi, tu n’avais dit oui ».
    Comme Ananie envoyé à Saul – qui est pourtant « comme ça » mais vers lequel il va sur la parole du Seigneur –, comme Pierre envoyé à Corneille – qui est pourtant « impur » mais qui l’amène à se demander ‘qui suis-je moi ? ‘ –, nous avons besoin de cette rencontre pour aller plus loin dans notre vocation, dans notre réponse au premier appel.

    C’est cette rencontre qui donne son vrai sens à l’obéissance : « la garantie de ce que l’on ne se cherche pas soi-même, que l’on est serviteur, que l’on se surmonte pour se dépasser, et qu’à la fin de la vie le confort médiocre du petit bourgeois ou une secrète adoration de soi-même n’auront pas fait aboutir le religieux à soi-même plutôt qu’à Dieu ».
    Au fond, il n’y a pas tellement de manières d’évaluer ce que nous professons sinon cette question : est-ce que ce que je vis, je fais, je dis, annonce l’Evangile ?
    Ou, pour nous soeurs de Notre-Dame, vivons-nous ce qu’un jour un professeur m’a révélé en caractérisant la spiritualité de la CND par ce qu’il a appelé « les trois R » : la route (suivre le Christ ‘visiblement conversant en ce monde’, c’est-à-dire dans sa vie publique, sur les routes) ; le regard (à Cana, c’est le regard de Marie qui inaugure la proclamation de la Bonne Nouvelle) ; la relation (selon Saint Augustin, c’est la liberté dans la charité, la pratique communautaire, qui règle la vie) ?

    Être des chercheuses amoureuses de Dieu qui veillent à ce que le feu ne s’éteigne pas et que la bienheureuse inquiétude et le désir de Dieu ne s’endorment pas ; être des amoureuses envoyées en mission qui disent les paroles de Dieu, car Dieu leur donne l’Esprit sans mesure (Jn 3, 34). « Ne nous laissons pas attraper par les voleurs de vocations : le conformisme, la consommation, le confort, la superficialité, la médiocrité ; mais aussi : le virus de l’acédie (le manque d’enthousiasme, d’optimisme, la tristesse, l’amertume), l’athéisme pratique (quand la pensée, le jugement, l’action ne proviennent pas d’une rencontre personnelle avec le Seigneur)…Dieu compare Israël à une ceinture que l’on s’attache aux reins (Jr 13, 11). Image de l’union qui naît de la relation personnelle, de l’amitié, de l’amour, avec une forte composante affective qui pousse la personne qui y adhère à ne pas se séparer de ce qui constitue sa vie. Cette force ne s’obtient pas en accomplissant des commandements. Elle nous situe au niveau de l’expérience des amoureux, qui cherchent à être ensemble et unis, avec la même intensité que les racines de l’arbre qui cherchent l’eau. Ils découvrent leur identité quand ils sont unis l’un à l’autre, ils prennent racine, ils demeurent dans ce qui leur donne la possibilité de vivre. Jésus peut être la passion et l’horizon de notre vie. Le Cantique des Cantiques a été écrit pour les religieux ».
    Dans « Le testament du Roc » , nous trouvons cet autre échange, cette fois entre Judas le Zélote et Pierre :

    - Est-ce que tu le comprends ?
    - Je n’essaie même pas.
    - Alors pourquoi le suis-tu ?
    - Parce que je l’aime.
    Avoir du « goût », de la saveur évangélique, cela demande parfois de trancher dans le vif : main, pied, oeil, lorsqu’ils sont occasion de chute pour les autres comme pour soi…Mais être de plus en plus soi-même en ayant de plus en plus de goût !

Comme il a raison notre « Bon Père » Pierre Fourier de nous redire sans cesse : « Elles tâcheront » ! Notre vocation, comme notre vie, n’est pas un état statique, ni même un état d’ « équilibre » ; elle est une dynamique qui nous entraîne sur des chemins que nous n’avions même pas imaginés : Dieu voit toujours plus loin. Nous ne la comprendrons sans doute qu’à la fin, mais c’est aujourd’hui que nous l’accueillons.
« La vie, c’est le temps que Dieu nous donne pour nous préparer à sa rencontre ».
Il y a bien des ratés dans cette préparation, qu’importe ! Ce qui lui fait obstacle n’est pas tant notre insuffisance que notre suffisance. « Notre biographie peut être racontée à travers les larmes : larmes de joie, de fête, d’émotion lumineuse ; et de nuits obscures, de déchirement, d’abandon, de repentir et de contrition. Puisons à nos larmes versées, et à celles qui nous sont restées en travers de la gorge et dont le manque a été pesant et nous pèse encore. La douleur de ces larmes qui n’ont pas été pleurées, Dieu les connaît toutes et les accueille comme une prière. Ne les lui cachons pas. Ayons confiance ».
«C’est pour nous préparer à la vie de ressuscités que le Seigneur nous propose de vivre selon l’Evangile».



Continuons la route ensemble !
Joyeux Noël et Bonne Année !





Avec toute mon affection
Soeur Cécile MARION, cnd-csa
Supérieure Générale